Bienheureux martyrs d’Algérie

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Le Vatican a reconnu les dix-neuf religieux et religieuses assassinés en Algérie entre 1994 et 1996, dont les sept moines de Tibhirine, comme martyrs. © AFP
Le Vatican a reconnu les dix-neuf religieux et religieuses assassinés en Algérie entre 1994 et 1996, dont les sept moines de Tibhirine, comme martyrs.
Le Vatican a reconnu les dix-neuf religieux et religieuses assassinés en Algérie entre 1994 et 1996, dont les sept moines de Tibhirine, comme martyrs. © AFP

De 1994 à 1996, dix-neuf religieuses et religieux ont été assassinés. Un peu plus de vingt ans après, le pape François signe le décret reconnaissant le martyre de ces témoins de la foi. Une procédure extrêmement rapide mais aussi un signe fort, un événement pour la fragile Église d’Algérie, et un appel au dialogue islamo-chrétien.

À propos de l'article

  • Créé le 29/01/2018
  • Publié par :Christophe Henning
  • Édité par :Sabine Harreau
  • Publié dans Pèlerin
    7053 du 1er février 2018

S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme, j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays.» Les premiers mots du testament spirituel de Christian de Chergé, chacun des martyrs aujourd’hui béatifiés auraient pu les écrire.

Une vie donnée à Dieu et à l'Algérie.

Dans les années 1990, le gouvernement algérien a recours à la force pour briser l’élan qui conduit inexorablement les islamistes au pouvoir : en décembre 1991, devant la montée du Front islamique du salut (FIS), les élections législatives sont annulées entre les deux tours. Il n’en faut pas plus pour que le pays entre dans une des périodes les plus douloureuses de son histoire : on parle de plus de 150 000 morts, victimes d’attentats en pleine rue, d’exécutions sommaires...


Dix-neuf religieux ont donné leur vie.

Au milieu de ce peuple meurtri, dix-neuf religieux ont donné leur vie. Ils ont voulu suivre leur vocation jusqu’au bout, partageant le sort tragique de leurs voisins. Le communiqué des évêques d’Algérie publié samedi associe aux martyrs toutes les victimes de ces années de plomb : « nous faisons mémoire des 99 imams qui ont perdu la vie pour avoir refusé de justifier la violence. Nous pensons aux intellectuels, écrivains, journalistes, hommes de science ou d’art, membres des forces de l’ordre, mais aussi aux milliers de pères et mères de famille, humbles anonymes...»


Il n’y a pas que le monastère de l’Atlas qui est visé.

Les religieux auraient pu rentrer en Europe. rester ou partir : tous ceux qui se trouvaient alors en Algérie se sont posé la question, que le réalisateur Xavier Beauvois reprend dans son film Des hommes et des dieux, mettant en scène les deux dernières années des moines de Tibhirine. Il n’y a pas que le monastère de l’Atlas qui est visé. Les premières victimes sont deux religieux–le frère Henri Vergès et sœur Paul-Hélène Saint-Raymond – qui tiennent une bibliothèque pour les étudiants, dans la casbah d’Alger.


Quatre Pères Blancs sont tués dans leur maison, à Tizi Ouzou.

Le 8 mai 1994, trois faux policiers débarquent, armes au poing, et abattent les deux religieux. L’émoi est profond pour l’Église d’Algérie. Mais ce n’est que le début d’une trop longue liste. Le 23 octobre, deux sœurs espagnoles sont abattues dans la rue à Bal El Oued. Le 27 décembre, quatre Pères Blancs sont tués dans leur maison, à Tizi Ouzou. « C’est sans doute la première fois que quatre mille musulmans assistent à l’enterrement de quatre prêtres catholiques...», remarque alors mgr Pierre Claverie, qui sera bientôt victime à son tour de la violence aveugle.

Les religieuses et religieux d’Algérie ne sont pas naïfs : certains, telles les vingt-huit clarisses d’Alger, décident de rentrer en France. D’autres choisissent de rester par fidélité à leurs amis algériens : « Je reste avec eux. Je suis peut-être en danger, mais eux aussi. Je souffre avec eux », avait expliqué le père blanc Jean Chevillard à sa famille.

Sœur Bibiane et sœur Angèle-Marie enseignent la broderie traditionnelle aux filles d’un quartier populaire d’Alger. Une présence discrète, humble et proche des familles qui veillent sur leurs religieuses.

D’autres choisissent de rester par fidélité à leurs amis algériens.

En vain : c’est en rentrant de la messe, le 3 septembre 1995, qu’elles sont exécutées en pleine rue. même scénario pour sœur Odette Prévost : « Je suis venue ici pas pour le plaisir de quitter mon pays, mais parce que j’aime ce pays, ce peuple, auquel je veux tout donner, même ma vie », confiait-elle une semaine avant sa mort.

On connaît mieux l’histoire de Tibhirine : dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines sont enlevés. Leur mort sera annoncée le 23 mai, et seules les têtes des martyrs seront retrouvées. Pourquoi, contrairement aux autres religieux, n’ont-ils pas été exécutés sur place ? Pourquoi la prise d’otages a-t-elle mal tourné ?


Les liens entre l’évêque catholique et le jeune musulman sont forts.

En raison d’une plainte déposée par quelques membres des familles et d’un responsable de l’ordre, une instruction a été ouverte par la justice française et n’a pas encore abouti. Il y a encore un religieux qui a rejoint la liste funeste : le 1er août 1996, Pierre Claverie, dominicain, évêque d’Oran, est tué par l’explosion d’une bombe, posée à l’entrée de sa maison. Dans la mort, son ami et chauffeur Mohamed Bouchikhi l’accompagne : les liens entre l’évêque catholique et le jeune musulman sont forts.

« Tu vois, rien que pour un homme comme Mohamed, ça vaut la peine de rester dans ce pays, même au risque de sa vie », confiait Pierre Claverie à un de ses prêtres. « Je dis à chacun de ceux que j’ai connus dans ma vie que je les remercie. Je dis qu’ils seront récompensés par Dieu au dernier jour », écrit en écho le jeune musulman de 24 ans, dans un petit carnet noir.

Au Caire, la question du dialogue est aussi éprouvée douloureusement.

Cette amitié, le Frère Adrien Candiard, dominicain au Caire, là où la question du dialogue est aussi éprouvée douloureusement, l’a mis en scène dans une pièce, « Pierre et Mohamed », qui a été présentée un millier de fois depuis sa création à Avignon en 2011. Le film « Des hommes et des dieux », mais aussi de nombreux livres et l’impact universel du testament spirituel de Christian de Chergé ont montré l’actualité et la force du message.

« C’est vraiment la reconnaissance d’un même don de sa vie pour chacun des bienheureux, insiste dom Thomas Georgeon, postulateur. Je pense notamment à la vie religieuse féminine, présence souvent discrète dans nos quartiers, en Algérie comme partout ailleurs, qui sont une présence d’Église dans la vie toute simple des habitants. »

Les familles des martyrs partagent cette joie de la reconnaissance, même si leurs proches – un frère, une sœur, un oncle... - ne leur appartiennent plus depuis longtemps : « l’enlèvement et la mort de Christian l’ont projeté sur l’avant de la scène et ce fut brutal pour nous, se souvient son neveu Hilaire de Chergé. Aujourd’hui, nous sommes les témoins étonnés et privilégiés de leur témoignage universel. »


La parole des martyrs résonne aujourd’hui avec plus d’ampleur.

Dans une société fracturée par les différences et les impasses du dialogue, cette parole des martyrs résonne aujourd’hui avec plus d’ampleur : « nous sommes tous appelés à donner notre vie dans le détail de nos journées, en famille, au travail, dans la société, au service de la « maison commune » et du bien de tous », avait confié le pape en 2016, dans une préface d’un livre en hommage aux moines de Tibhirine.

« Nos frères et nos sœurs ne sont pas des héros, écrivent encore les évêques d’Algérie. Il était clair pour chacun des membres de notre Église que, quand on aime quelqu’un, on ne l’abandonne pas au moment de l’épreuve. C’est le miracle quotidien de l’amitié et de la fraternité. »


>> Retrouvez les portraits et témoignages sur les dix-neuf martyrs. <<

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Paru le 8 février 2018

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